La science-fiction ou l’art d’imaginer un futur qui n’adviendra pas ?

6 août 2014

Il y a peu, j’ai achevé la lecteur du roman de science-fiction Les menhirs de glace (Icehenge an VO) de Kim Stanley Robinson qui nous projette dans le futur puisqu’il se déroule entre 2248 pour la première partie et 2610 pour la troisième. Ce roman est sorti en 1984, il y a trente ans, fatalement il y a donc des aspects qui semblent anachroniques tant les (r)évolutions en marche actuellement tranchent avec ce que l’on pouvait croire immuable il y a encore quelques décennies.

L’omniprésence du papier

Le premier point qui frappe c’est l’omniprésence du papier. La révolution numérique en cours laisse présager que même si le papier garde son intérêt dans certains domaines, son importance décline et continuera à décliner. C’est donc avec amusement qu’on voit le personnage principal de la seconde partie du roman acheter « à la librairie du train » un livre pseudo-scientifique qu’il sait d’avance sans intérêt autre que de se détendre pendant un trajet en train. J’ai du mal à concevoir qu’à l’avenir ce genre d’ouvrage se vende encore sur papier.

En effet, à terme, je ne vois le papier perdurer que pour ce qui est censé être durable. C’est ce que laisse fortement présager en tout cas la disparition progressive déjà actuellement des plus jetables des œuvres papier : les journaux qui passent progressivement à un format numérique bien plus adapté. Le papier perdurera pour certaines archives (différemment durable et plus facile à authentifier que du dématérialisé) ou pour des éditions “collector” de livres ou de l’impression à la demande mais certainement pas pour du jetable et encore moins pour quelqu’un qui voyage beaucoup (le personnage en question est archéologue).

De même lorsqu’il fait des recherche dans les archives datant d’après notre époque, il dispose certes de quelques index informatiques pas connectés entre eux mais passe l’essentiel de son temps à fouiller dans des papiers. Ça semble inimaginable actuellement lorsqu’on se projette dans plusieurs siècles. On n’est évidemment pas à l’abri d’une régression dans ce domaine mais c’est amusant de constater que ces domaines étaient apparemment considéré comme immuables par l’auteur alors que par ailleurs dans le domaine du transport spatiale, de la médecine (les humains vivent 600 ans) ou de la biologie, les progrès ont été considérables.

Un réseau informatique balbutiant

L’autre point assez frappant d’anachronisme c’est l’informatique. S’il dépeint des évolutions (la vidéo est remplacée par un système holographique), dans l’ensemble il reste sur un modèle très archaïque de réseau informatique proche du minitel dans ses concepts, voire pire : très cher d’accès, les pauvres ne pouvant y accéder que dans des lieux spécialisés, aucun terminal mobile, même pas d’ordinateur portable. De ce point de vue là, ça fait quinze ans qu’on a largement dépassé ses prévisions ! Certes dans un contexte où l’humanité s’est disséminée dans tous le système solaire il y a des défis techniques à relever par rapport à ce qu’on sait faire actuellement mais tout cela se passe dans plusieurs siècles, difficile d’imaginer que tout cela évolue aussi peu d’ici là.

Là aussi et même plus encore que sur le papier des régressions sont tout à fait envisageables notamment, les mouvements de centralisation en cours en ce qui concerne Internet pourraient y mener. Surtout si les fournisseurs sont encouragés à geler les investissements pour générer une pénurie de bande passante favorable à la promotions d’offres de débits garantis vers certains services et contenus qui les font gagner sur tous les tableaux : ils investissent moins, rançonnent le fournisseur de service ou contenu et facturent ça en plus à l’utilisateur. Ça pourrait tout à fait arriver à court terme si les pouvoirs publics cèdent à leurs demandes contre la neutralité du net. Mais il est difficile d’imaginer qu’ils se coupent totalement des revenus que peuvent leur apporter les abonnements des pauvres.

De même, je doute que si Internet devient trop surveillé par les états ou pourri par la mainmise des multinationales que le concept de réseau neutre et ouvert disparaisse : un autre réseau verra sans doute le jour à côté si nécessaire. Donc imaginer à notre époque un réseau peu accessible est assez difficile à imaginer.

La difficulté à publier

À la croisée des deux points précédents, on a la difficulté à publier un livre. Dans la troisième partie, le personnage principal évoque sont père : “un poète qui écrivait pour son plaisir et ne paya jamais un sou pour faire entrer ses poèmes dans les archives publiques”, ailleurs il dit qu’en gros ça fonctionne comme une grosse banque d’œuvres où les éditeurs peuvent piocher pour publier. Alors qu’à l’heure actuelle n’importe qui peut publier ses œuvres sur Internet et quasi gratuitement. Voire toucher un peu sur des ventes via Amazon par exemple. Évidemment, peu trouve un large public comme ça mais c’est totalement possible (et accessoirement peu des livres publiés par des éditeurs traditionnels trouvent le succès de toutes façons). Du coup cette idée où il faudrait payer pour avoir une chance peut-être d’être remarqué pour être publié semble sacrément désuète à notre époque.

Là aussi ça peut encore changer, les choses peuvent se verrouiller à nouveau mais c’est peu crédible car les plus gros vendeurs, Amazon le premier, n’ont aucun intérêt à mettre une barrière à l’entrée. Ce qui n’empêche pas des éditeurs de faire de la publication sélective mais il ne sont plus que l’une des options possible pour un auteur là où jusqu’à récemment ils étaient encore quasiment la seule.

Un genre très ancré dans son époque

Dans l’ensemble son univers reste crédible pour moi parce que j’ai connu l’époque d’avant et ça doit être d’autant plus crédible pour les gens qui n’ont pas encore pris conscience de la profondeur des changements actuels. Mais restera-t-il compréhensible pour les générations futures ? Et à l’inverse, s’il avait imaginé quelque chose de plus proche de ce que nous connaissons maintenant, aurait-il paru crédible et compréhensible à l’époque ? Pas sûr du tout.

Ça me fait mesurer un peu plus encore à quel point la science fiction est sans doute le genre le plus « périssable » car ancré fortement dans son époque. Là où la fantasy - qui est généralement basée sur une période passée ou un monde y ressemblant - survit très bien au passage des ans (pour sa plus grande part, le Seigneur des anneaux pourrait être écrit actuellement), où le roman contemporain devient historique, la science-fiction devient anachronique. Ce qui ne veut pas dire quelle perd tout intérêt mais c’est sans doute le genre qui vieillit le plus difficilement.

Cela étant, malgré ces anachronismes, j’ai beaucoup aimé ce livre que je recommande. Parce que même si certains éléments (les points que j’ai évoqués sont loin d’être centraux) sont un peu datés, tout ça sert surtout de cadre à une réflexion sur la mémoire, l’allongement de la durée de la vie et la politique, réflexion qui, elle, reste tout à fait intéressante et d’actualité.

Et c’est là que je me dis que je serais très mauvais critique littéraire, parce ce bouquin m’a beaucoup plu mais que le seul article qu’il m’a inspiré est centré sur des aspects négatifs secondaires sans grande importance, juste parce qu’ils font écho à des discussions et lectures récentes :D

Premières impressions à chaud sur l’ordiphone ZTE Open C et Firefox OS

1 août 2014

Ça fait un moment que je m’intéresse à Firefox OS pour des raisons à la fois philosophico-politiques et techniques. En effet, d’une part le fait qu’il soit développé par une organisation sans but lucratif mettant en avant le respect de la vie privée et l’intérêt de l’utilisateur plutôt qu’un géant commercial m’inspire nettement plus confiance et d’autre part les applications utilisant des technologies WEB (HTML/CSS/JavaScript), c’est nettement plus attractif que de devoir apprendre un langage dédié à la plateforme (en plus une application Firefox OS peut tourner sur un PC ou même un terminal Android du moment que Firefox y est installé). Bref a priori ça semblait intéressant.

Le problème c’est que Mozilla a axé sa stratégie sur les pays émergents et les ordiphones à bas coût, donc transition a priori difficile depuis un iPhone qui n’est pas trop la même gamme. De plus pour la même raison il est difficile de trouver des ces terminaux en France. Le premier à arriver officiellement en France est le ZTE Open C au prix officiel de 70€. Un appareil relativement bas de gamme donc. J’ai donc décidé d’en prendre un pour tester l’OS à prix modique : 70€ c’est un investissement très raisonnable. Mais je ne m’attends pas particulièrement à en faire mon téléphone principal. Quoique pour ce que j’en fais actuellement, ça pourrait.

Finalement, je l’ai même eu pour 63€ sur eBay, directement vendu par ZTE depuis le Royaume Unis. Au final ça a juste une conséquence : le chargeur secteur a une connectique qui suit la norme anglaise et nécessite donc un adaptateur pour être utilisé sur les prises de courant françaises. Ça porte assez peu à conséquence dans mon cas puisque des adaptateurs secteur/USB j’en ai déjà plusieurs. Et puis le plus souvent je recharge mon téléphone directement sur l’ordi. Mais sinon, achetez-le en France et vous n’aurez pas ce problème ^^

À part ça , sur le matériel on a un câble micro USB. Enfin une connectique standard ! Ça me change de mon iPhone 3GS et de ma tablette Asus Transformer Pad qui ont chacun une prise spécifique obligeant à trimbaler un câble par appareil :) Il est également livré avec des écouteurs qui ont l’air assez bas de gamme, comme on pouvait s’en douter (c’est un appareil 70€, pas 600€). On notera encore que la boite est plutôt jolie, même si ça n’a qu’une importance très limitée. Voilà pour le matériel.


Concernant l’ordiphone lui-même, il a un appareil photo tout pourri (moins bon que celui de mon vieil iPhone 3GS, donc clairement faut pas compter dessus) et pas de caméra côté écran, donc on oublie la conversation vidéo (qui ne me manquera pas personnellement, je n’y ai jamais vu trop d’intérêt à part bouffer de la bande passante ce qui, reconnaissons-le, reste somme toute limité).

L’écran fait 4 pouces, soit un peu plus grand que celui de l’iPhone 3GS mais l’image me semble un peu moins nette, donc sans doute moins agréable pour une utilisation intensive. Il a très peu d’espace de stockage : 4Go dont 1,9 libres mais permet d’ajouter jusqu’à 32Go via une carte micro SD, ce qui est plutôt appréciable (en même temps, à part Apple, qui ne le permet pas ?), avec le bémol qu’il faut ouvrir le téléphone pour la mettre contrairement à ma tablette Asus où elle est accessible de l’extérieur (en même temps sur ma tablette je crois l’avoir sortie une fois depuis que je l’ai, donc c’est assez accessoire). Enfin l’appareil permet également de capter la radio, ce qui ne me servira pas souvent mais c’est toujours ça de pris. Par contre ça nécessite de brancher des écouteurs qui servent d’antenne. Voilà pour l’appareil en lui-même (cf la fiche technique pour plus de détails).

Passons l’utilisation maintenant. Déjà, au démarrage, pas de numéro de carte à renseigner ni rien, juste une adresse e-mail optionnelle si on veut s’abonner à la newsletter. C’est très plaisant de ne pour une fois pas avoir à vendre son âme. On sent l’effet “fondation à but non-lucratif”. Idem pour accéder à la place de marché : pour installer des applications gratuites, pas besoin d’authentification quelconque \o/ Y a 10 ans, habitué aux ordinateurs de bureau on aurait trouvé ça tout à fait normal, maintenant on est agréablement surpris…

On a droit à un petit tutoriel qui ne dépaysera pas les utilisateur d’iOS ou d’Adroid : c’est tout pareil ou presque.

Ensuite il y a relativement peu d’applications à la con pré-installées (je n’ai eu à supprimer que Facebook, par contre elle est revenue par la suite, probablement lors de la mise à jour, espérons que ce ne soit qu’un accident !).

Autre point intéressant : quand une application veut accéder à la géolocalisation, elle demande l’autorisation. Si on la refuse, l’appli tournera mais sans la localisation. Et au moment du choix, on spécifie si ce choix doit être conservé pour la suite ou pas, ce qui permet une assez bonne maitrise de la chose.

Côté performances pour le peu que j’ai testé, c’est pas mal, tout est plutôt fluide. L’écran tactile semble fonctionner assez bien mais j’ai l’impression qu’il est moins précis sur les bords. L’autonomie, aucune idée à ce stade, on va voir à l’usage.

Voilà voilà, ça c’était les premières impressions à chaud (et je ne parle pas seulement de la météo :we: ) après une heure à jouer avec. Je referai sans doute un autre article d’ici un mois avec un peu de recul. Mais globalement l’OS me semble pas mal à première vue et facile à prendre en main quand on connait iOS ou Android, quand à l’appareil me semble honorable par rapport à son prix même si clairement c’est pas du matériel haut de gamme.

Quelques extensions pour Firefox #6

29 juillet 2014

Ça fait un moment que les articles s’empilent sur des sujets assez éloignés du thème historique de mon blog à savoir des trucs en rapport avec l’informatique. Du coup il serait peut-être temps de citer quelques extensions Firefox que j’ai ajoutées depuis la dernière fournée.

Adblock Edge

Tout le monde ou presque connait Adblock Plus mais il a un gros défaut : il est géré par une boite commerciale. Du coup forcément ils ont fini par vouloir monétiser la chose et laissent donc passer certaines publicités de régies avec lesquelles ils ont des accords. Adblock Edge, quand à lui, est un fork qui bloque les pubs sans passe droit. Et pour ceux qui ont un problème avec le blocage des pubs, cet article de Ploum résume assez bien mon avis.

URL to QR code

Cette extension ajoute un petit bouton à l’interface qui se contente au clic d’afficher en gros au milieu de l’écran un QR code de l’URL courante. “Quel intérêt ?” me direz-vous, je suis déjà sur la page ! Et effectivement ça ne saute pas aux yeux au premier abord mais en fait il y a un cas où c’est très pratique : lorsque vous devez tester un site sur mobile ou tablette. Surtout quand c’est une page au fin fond du site qui pose problème : on scanne le code et hop on y est sans avoir à taper une horrible URL sur un non moins horrible clavier tactile \o/

AngScope

Là c’est une extension assez ciblée puisqu’elle ne concerne que les développeurs utilisant le framework JavaScript AngularJS. Il s’agit d’une extension pour Firebug qui ajoute au menu contextuel un raccourci assez utile : “Inspect Angular Scope”, qui affiche le contenu du scope courant à l’endroit où on a cliqué. Personnellement ça m’a sauvé la vie plus d’une fois pour comprendre ce qui se passait dans un gros empilement de directives !

Apprentissage du code à l’école : coder restera-t-il un métier ?

15 juillet 2014

Suite à la décision de mettre en place un enseignement à la programmation à l’école (« en primaire une initiation au code informatique, de manière facultative et sur le temps périscolaire » source, ce n’est qu’un début donc, on est encore loin d’une formation universelle). J’ai vu passer le double-tweet suivant :

Ça m’intéresserait de voir ce que diront les développeurs qui pensent qu’aujourd’hui, écrire n’est plus un métier quand tous les enfants auront appris à coder à l’école et qu’on codera comme on fait la cuisine.
Neil Jomunsi

Comme j’imagine qu’il m’est entre autres adressé vues les discussions qu’on a pu avoir (même si je me suis contenté de m’interroger sur la nécessité que l’art reste un métier et n’ai en aucun cas affirmé que cela n’en était pas un actuellement), je vais m’efforcer d’y apporter des éléments de réponse.

Je peux me tromper, tout cela ne restant que mon opinion actuelle et personnelle, mais mon intuition est que cela ne changera pas fondamentalement grand chose et ce pour plusieurs raisons.

Un métier c’est du temps et de l’expertise

D’une part le fait que tout le monde sache plus ou moins cuisiner n’a pas empêché le métier de cuisinier de s’implanter. Parce que dans une société où sauf rentiers (qui restent assez rares) il faut un métier à temps plein pour gagner l’argent nécessaire à la survie, on peut difficilement devenir un vrai spécialiste d’un domaine sans le pratiquer à temps plein, c’est à dire en faire son métier (un temps plein non-lucratif étant généralement exclu). Pour sortir de cela il faudrait changer le modèle de société par exemple par un revenu de base suffisant ou par une forte réduction du temps de travail qui permettrait de pratiquer suffisamment d’autres activités de manière non-lucrative pour devenir spécialiste. Une telle évolution me parait plus que souhaitable (et c’est dans ce cadre là que je m’interrogeais sur les métiers dans le domaine de l’art), malheureusement on n’y est pas encore et je crains qu’on n’en prenne pas le chemin (ce n’est en tous cas pas celui que dessine la classe dirigeante, celle qui décide de tout ou presque dans nos pâles imitations de démocraties). De ce point de vue là, avoir enseigné des notions de programmation à tout le monde ne changera donc pas grand chose seul.

Cela permettra de se réapproprier un peu plus les outils informatiques utilisés au quotidien et de réaliser de petites adaptations personnelles ou de petits outils qui facilitent la vie mais c’est tout (et c’est déjà pas mal du tout !). Car pour développer des logiciel évolués qui fonctionnent il faut énormément de travail et d’expertise. Tout comme écrire un gros roman de qualité, développer un logiciel évolué nécessite un investissement temps et une expérience que l’on ne peut prendre sur son temps libre sans sacrifier le reste de sa vie (familiale, sociale, etc). Il est certes possible de s’associer (c’est même nécessaire) mais ça reste extrêmement chronophage si l’on veut que le projet se réalise et si l’on n’a pas l’expertise nécessaire le tout s’écroulera sous son poids (comme si l’on tentait de construire un immeuble de dix étages sans l’expertise nécessaire). En effet, ce n’est pas tout de connaitre la grammaire et un peu de vocabulaire d’un langage de programmation. Il faut en connaitre les subtilités, savoir architecturer correctement son logiciel, avoir des notions d’ergonomie, bien choisir parmi les briques logicielles existantes pour ne pas réinventer la roue continuellement ni se baser sur des roues carrés peu efficientes sous prétexte qu’elles sont disponibles, etc. Sans quoi le logiciel sera aussi bon qu’un roman écrit avec deux cent mots de vocabulaire, bourré d’incohérences et partant dans tous les sens. Or cette expertise là ce n’est pas avec un enseignement scolaire d’une heure ou deux par semaine qu’on pourra l’acquérir.

Encore une fois avec une forte augmentation du temps disponible bien plus de monde pourrait acquérir cette expertise hors métier mais d’une part cette forte augmentation n’est pas faite et d’autre part ce ne sera jamais universellement réparti.

Le travail sur commande

L’autre point fondamental c’est qu’une grande part des développeurs professionnels actuellement ne travaille pas pour des éditeurs qui vendent des logiciels clé en main mais au contraire font des développement sur commande et sur mesure pour leurs clients, que ce soit des application totalement dédiées ou des adaptations d’outils existants. Cet aspect là resterait valable même si tout le monde savait développer car je connais peu de monde qui irait développer gratuitement du sur mesure pour l’industrie ou le commerce sans y être rétribué d’une manière ou d’une autre.

De la même manière peu de gens iront préparer à manger ou faire le ménage chez leur voisins sans contrepartie. La contrepartie peut être du troc qui est une alternative valable au salariat mais ça reste à mon sens dans la logique du métier : qu’on soit payé en numéraire ou en services rendus ne change pas grand chose à l’affaire. De plus, cet aspect du développement sur commande resterait tout aussi valable même si l’on venait à supprimer en bloc la propriété intellectuelle (ce qui n’est pas prêt d’arriver).

C’est un aspect qui existe peut-être moins dans le domaine de l’art. Quoique des tas de choses se font sur commande : photographie, décoration d’intérieur, et bien d’autres que j’oublie. Mais il est clair qu’en l’état, peu d’auteurs écrivent des romans sur commande (ou alors commande d’un éditeur qui n’a les moyens de passer commande que grâce aux très pervers mécanismes mis en place autour de la propriété intellectuelle).

Conclusion

Je me fais donc peu de soucis pour le métier de développeur en général, d’autant que la part de l’informatique dans la vie courante et dans tous les secteurs de l’économie ne cesse d’augmenter. Donc même à supposer qu’une part de ce qui est fait aujourd’hui par des professionnels soit faite par la suite par des non-professionnels, il restera de la place pour ce métier.

Et au cas où la société évoluerait via par exemple l’introduction d’un revenu de base suffisant, la question de la persistance ou non d’un métier serait d’un coup beaucoup plus secondaire.

De la (re)vente d’œuvres numériques

20 juin 2014

Après que la lourde page eut enfin fini de se charger, j’ai lu l’article Ebooks d’occasion : et puis quoi encore ! de Jean-François Gayrard posté sur le site de l’éditeur Numeriklivres et celui-ci me pose un gros problème. Un problème bien trop long à détailler pour se limiter à quelques tweets de réponse, je le ferai donc ici (une fois de plus, Twitter montre que s’il est très adapté à la veille et la diffusion, il l’est beaucoup moins à la communication à double-sens).

L’article s’oppose fermement à quelque chose qui revient souvent sur le devant de la scène : la revente d’occasion de fichiers numériques (très proche du prêt numérique qui revient lui aussi périodiquement). En introduction, l’auteur dénonce un travers fréquent de vouloir transposer au numérique tout ce qui se fait dans l’univers physique et prétend avoir du mal à le comprendre. Pourtant sur ce dernier point c’est très simple à comprendre : toute personne (physique ou morale) qui a un intérêt à une caractéristique de l’univers physique va vouloir préserver cet intérêt dans l’univers numérique. C’est exactement ce que font les éditeur qui imposent des DRM pour recréer la rareté de l’objet physique (même si je ne crois pas que ce soit le cas de Numeriklivres, ce qui est tout à leur honneur) et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Là nous parlons du cas de la revente, les personnes y ayant intérêt n’étant cette fois pas les éditeurs mais les revendeurs et les particuliers. Numeriklivres n’étant pas de ceux-là il s’oppose fort logiquement à cette transposition, comme avant lui le moine copiste s’opposait à l’imprimerie et le fabricant de chandelles à la lampe électrique. Je ne dis pas que cette opposition est infondée, simplement qu’elle est aussi logique et évidente que le soutien d’autre acteurs à ce à quoi elle s’oppose.

Ensuite, l’auteur poursuit avec quelques questions censée j’imagine renforcer le caractère prétendument absurde de la chose :

Sur quels critères se base-t-on pour définir le taux d’usure d’un fichier numérique d’une oeuvre littéraire ? Je voudrais bien que l’on m’explique. Je voudrais bien que l’on m’explique quelle différence y’a-t-il entre vendre des ebooks d’occasion, prêter un ebook ou pirater un ebook ?

Et là je m’interroge : depuis quand le droit de revendre un livre papier est-il lié à son usure ? J’ai souvent acheté des livres d’occasion en meilleur état que bien des livres vendus pour neufs ! Et ce n’est pas parce qu’un livre neuf est abimé que le libraire s’alignera pour autant sur le marché de l’occasion (même s’il est parfois possible d’obtenir un petite ristourne). Sans être expert en droit, il me semble bien que ce qui fait qu’on peut revendre un livre papier c’est qu’après qu’on nous l’ait vendu, on en est propriétaire et que la mécanique d’épuisement des droits s’applique, disant qu’on ne doit plus rien à l’auteur ou à ses ayant droits dès lors que la première vente est passée. L’usure de l’objet n’a rien à voir là dedans. Il en va de même pour le prêt (j’entends prêt gratuit, pour la location c’est différent, du moins dans la loi, alors qu’elle aussi use l’objet).

Or on prétend bien nous vendre un ebook (même si personnellement je me suis toujours bien gardé d’en acheter, pour tout un tas de raisons dont la plupart sont expliquées ici), du coup pourquoi magiquement du fait de la dématérialisation, on perdrait les avantages que nous confère notre achat ?

On pourra peut-être me rétorquer que la version numérique est moins chère (ce que n’est pas loin de faire l’auteur de l’article quand il met en avant les prix qu’il pratique) mais malheureusement en plus de ne pas toujours être vrai, c’est assez hors sujet puisque ce prix plus bas vient directement du fait que la version numérique est moins chère à produire et diffuser (le coût de production de l’œuvre restant à peu près le même).

“Donc tu soutiens la revente de livres numériques ?” me direz-vous. Et ma réponse sera “non”. Non je ne soutiens pas la revente de livres numériques mais pas du tout pour les même raisons que l’auteur de cet article.

Si je ne soutiens pas ce droit alors qu’il devrait à mon sens découler directement de la propriété de l’exemplaire numérique c’est parce que justement je conteste ce principe même de propriété d’un exemplaire immatériel qui peut être dupliqué à l’infini pour un coût négligeable. Le problème fondamental avec la revente d’occasion, comme avec le prêt d’œuvres dématérialisées vient ironiquement de ce problème que citait l’auteur en introduction à savoir qu’on cherche à transposer dans l’immatériel un principe lié au contexte physique. Il est à mon sens parfaitement absurde de vouloir s’arroger une propriété sur un exemplaire numérique. Et dès lors que cette propriété n’a pas de sens, tout le château de carte de ce qui s’appuie sur cette propriété s’effondre : vente, prêt, revente et même “piratage”. Plus rien de tout cela n’a de sens.

Sauf que lui, l’éditeur, il veut absolument transposer ce qui se fait depuis deux siècles pour le livre papier dans l’univers numérique, à savoir vendre des exemplaires ! Car oui, son gagne pain basé sur la vente (grâce à un pourcentage que lui garantit autre forme de pseudo-propriété posant plein de problèmes de cohérence : la “propriété intellectuelle”, sur laquelle je ne m’étendrai pas ici) ne marche plus dans l’univers numérique ou l’exemplaire n’a plus la valeur qu’il avait dans l’univers physique puisque tout le monde peut en fabriquer à l’infini quasi-gratuitement. Sauf que dans l’édition, on sait vendre des exemplaires, alors on continue de le faire dans le numérique et on s’étonne que les autres protagonistes aient envie eux aussi de continuer à faire ce qu’ils faisaient dans le monde physique (prêter, revendre, léguer, etc).

Reste que si le monde numérique n’est pas adapté à la vente d’exemplaires, il faudra bien un jour trouver une alternative pour rémunérer les créateurs (ce qui peut inclure les éditeurs pour les tâches qui interviennent dans le processus créateur, comme le conseil ou la conception du fichier final par exemple). Et c’est bien là le seul point important à réfléchir. Or les seuls dont j’ai jusqu’à présent pu lire des articles là dessus sont soit des auteurs (comme Neil Jomunsi ou Thierry Crouzet) soit le public, ceux à qui sont destinées les œuvres (catégories non-étanches évidemment). Mais personne dans les intermédiaires, ceux-là même qui ont tout à gagner à préserver dans l’univers numérique leur part des pratiques issues de l’univers physique, car sans cela ils cesseront tout bêtement d’exister ou seulement à la marge (comme les moines copistes ou les fabricants de chandelles en leur temps et bientôt les chauffeurs de taxis et de VTC qui s’entredéchirent pour faire voter des lois absurdes en oubliant que dans dix ou vingt ans au plus ils seront tous devenus obsolètes face aux voitures automatiques).

Il y a de nombreux modèles possibles pour permettre aux créateurs de vivre sans faire la manche (ce que ne semble pas si bien faire le système actuel). Par exemple, des concepts du style de la contribution créative ou, bien mieux à mon sens, le revenu de base pourraient très bien remplacer la vente d’exemplaires. Complétées par d’autres prestations qui garderont leur sens comme par exemple la vente de dessins originaux pour les dessinateurs (du moins tant qu’il y aura des dessins originaux) ou les concerts pour les musiciens et chanteurs.

Mais cela ne pourra se faire qu’en se décidant enfin à s’affranchir des “évidences” du passé. C’est à dire exactement l’inverse de ce qui se fait actuellement en empilant les dispositifs censés préserver le modèle passé (DRM, flicage, bourrage de crâne, etc) qui ne peuvent au mieux que retarder l’inéluctable et au pire conduire à une de ces “cassures” violentes et sanglantes dont l’histoire regorge.